Partout, les individus aiment se plaindre de leur existence. Mais seules les sociétés libres permettent, à profusion, la possibilité de le faire sans risque. De cette asymétrie découle un paradoxe : les sociétés libres deviennent les victimes de leur propre réussite, exposées à une autocritique incessante et sans équivalent dans les sociétés qui ne le sont pas. Nous sommes à l’ère des fossoyeurs des Lumières, animés par une haine de soi qui a tout de l’effet d’offre.
Mais il existe un sens plus littéral encore dans lequel la main de la modernité nourrit ceux qui la mordent. Lorsque le philosophe français Jean-Jacques Rousseau rédige son Discours sur les sciences et les arts, violente charge contre la quête du savoir, la science n’a pas encore apporté de bénéfices tangibles aux gens ordinaires. Certes, dès le XVIIᵉ siècle, des visionnaires comme Francis Bacon avaient prophétisé qu’une accumulation méthodique des connaissances allait finir par améliorer la condition humaine.
Mais, dans les faits, l’immense majorité vit encore dans une misère extrême : la mortalité infantile fait des ravages, les agriculteurs ne disposent que de leur force et de celle des bêtes de trait, et même le souverain le plus riche peut succomber à une infection bénigne – aujourd’hui soignée par des antibiotiques bon marché et prise en charge par l’assurance.
Reste qu’à partir du milieu – et plus encore à la fin – du XIXᵉ siècle, la modernité industrielle va commencer à nourrir les populations à un coût toujours plus faible. Cet excédent alimentaire ouvre, à son tour, de nouvelles perspectives à des intellectuels qui peuvent désormais faire carrière en le dénonçant – nous voilà, là encore, du côté d’un excès d’offre. Exemple parmi les plus précoces et les plus célèbres ? Karl Marx.
Tandis qu’il pourfend les méfaits du capitalisme dans des ouvrages fleuves, Marx vit des subsides de son riche ami Friedrich Engels, lequel tire ses revenus des filatures de coton que son père possède à Manchester. Autrement dit, Marx survit grâce aux profits mêmes du système qu’il prétend abattre. Comme le résume l’historien Niall Ferguson dans Civilisations : l’Occident et le reste du monde (sorti à l’origine en 2011) : « Aucun homme dans l’histoire n’aura mordu la main qui le nourrissait avec autant d’ardeur que Marx celle du roi Coton. »
Au moins Karl Marx reconnaissait-il aussi les réalisations du capitalisme bourgeois et, plus largement, de la modernité – il les considérait simplement comme une étape transitoire de l’histoire des sociétés humaines. Mais à mesure que la prospérité allait s’installer, et les individus s’y accoutumer, la mémoire de la misère dont leurs ancêtres s’étaient péniblement extraits allait par la même occasion s’estomper. D’où un travers proprement moderne : s’abandonner à des fantasmes romantiques sur les vertus d’une existence primitive et prémoderne, tout en se gardant bien de renoncer aux bénéfices matériels et au confort que la modernité procure.
La tentation romantique de la pauvreté sans risque
Le philosophe américain et amoureux de la nature Henry David Thoreau fut peut-être le premier à donner corps à cette hypocrisie. Dans son célèbre Walden, il met en scène l’existence retirée qu’il mène dans une modeste cabane au cœur de la nature, laissant croire à une autosuffisance quasi totale et à une rupture franche avec la civilisation.
En réalité, il lui suffisait d’une vingtaine de minutes de marche depuis sa cabane, près de l’étang de Walden, pour rejoindre sa maison à Concord – un trajet qu’il accomplissait régulièrement afin de dîner chez des amis et de savourer les gâteaux que sa mère préparait avec du sucre et de la farine issus de la production industrielle.
De fait, l’étang de Walden était tout sauf un lieu « sauvage ». L’été, le site grouillait de pique-niqueurs et de promeneurs ; l’hiver, il se couvrait de patineurs et de hockeyeurs. Henry David Thoreau y recevait fréquemment sa sœur et ses amis, et organisait même des banquets pouvant rassembler jusqu’à une trentaine de personnes, lesquelles lui apportaient des provisions en abondance. Cet intellectuel aisé, diplômé de Harvard, s’appuyait par ailleurs sur les presses industrielles et les réseaux de transport modernes pour diffuser, aux quatre coins du monde, ses sermons puritains contre la civilisation.
Qui comprend la pauvreté ?
Dans le classique britpop Common People de Pulp, une étudiante en art issue d’une riche famille grecque – qui pourrait être l’actuelle épouse de Yanis Varoufakis – demande au narrateur, venu de la classe ouvrière, ce que signifie vraiment vivre la vie des « gens ordinaires comme toi ».
Avec une ironie féroce, la chanson démonte comme un tourisme de la pauvreté. « Fais semblant de ne pas avoir d’argent », lâche d’emblée Jarvis Cocker, avant d’énumérer ce que cela implique : habiter une maison délabrée, compter chaque sou, craindre de ne pas boucler la fin du mois. Mais la jeune femme trouve manifestement tout cela divertissant et, au terme du récit, Cocker en vient à une conclusion amère : elle ne comprendra jamais.
Mais tu ne comprendras jamais,
Car quand tu es couchée dans ton lit la nuit,
À regarder les cafards grimper au mur,
Tu peux appeler ton père pour qu’il fasse cesser tout ça.
En d’autres termes, la misère peut être un décor exotique – à condition de savoir qu’une sortie de secours reste toujours à portée de main.
Peut-on réellement comprendre la pauvreté sans l’avoir connue ? Même le narrateur de cette chanson peinerait à saisir ce que recouvre la pauvreté absolue telle que la définit la Banque mondiale : l’état de dénuement extrême dans lequel vivait l’immense majorité de l’humanité avant 1800. Nous devrions tous nous réjouir de n’avoir jamais à en faire l’expérience.
Le problème est que cette ignorance constitue un terreau idéal pour les illusions romantiques. Des millions d’Occidentaux repus s’enthousiasment pour la « vie simple » des paysans médiévaux – pas de smartphones, des légumes bio du potager – ou pour l’existence nomade des chasseurs-cueilleurs – pas de possessions matérielles, une vie prétendument en harmonie avec la nature. Ceux qui célèbrent les vertus de l’agriculture préindustrielle, sans engrais ni tracteurs mécanisés, sont précisément ceux qui n’ont jamais eu à en dépendre pour survivre.
Le luxe moral de l’ascèse des autres
Il faut être un universitaire privilégié et « décroissant » du XXIᵉ siècle comme Jason Hickel pour imaginer que les paysans médiévaux vivant en autarcie étaient « plutôt heureux », bénéficiaient d’une « abondance de communs » et n’avaient jamais à travailler pour vivre.
Et il faut une militante climatique repue comme Greta Thunberg, vivant dans une maison bien chauffée saturée de produits fossiles – le ciment des murs, l’acier des poutres, l’aluminium des ordinateurs portables, les centaines de plastiques des appareils électroménagers et des vêtements, la nourriture des réfrigérateurs, la colle avec laquelle on se fixe aux tableaux – pour faire la leçon à la planète entière sur sa « dépendance » aux combustibles fossiles.
La modernité industrielle produit précisément les calories qui nous permettent de nous abandonner à ce genre de fantasmes antimodernes, comme l’a relevé l’économiste Noah Smith : « Le ventre plein de sucres industriels, ils s’abandonnent à de confortables rêveries d’un passé fantasmé : des mondes aux teintes pastel peuplés de bons sauvages, de paysans heureux et nonchalants, et des images sur papier glacé tout droit sorties des publicités des années 1950. »
Dans une société capitaliste, plus la production excédentaire est abondante, plus les intellectuels anticapitalistes disposent d’opportunités pour faire carrière dans ce genre de rêveries – avec l’assurance tranquille que des milliers de machines éprouvées par le marché pourvoiront à leurs besoins matériels, et qu’ils pourront écouler sans entrave leurs pamphlets anticapitalistes en librairie, en concurrence libre et loyale avec d’autres auteurs tout aussi anticapitalistes qu’eux.
L’invisibilité du progrès
Certaines bénédictions de la modernité sont si manifestes que même les plus grincheux finissent par les reconnaître, fût-ce du bout des lèvres. Dans Chiens de paille, paru à l’origine en 2003, même le pessimiste patenté John Gray concédait que les toilettes à chasse d’eau et les anesthésiques dentaires constituaient une « franche bénédiction » de la vie moderne.
Lorsque des universitaires antimodernes célèbrent les vertus des siècles passés depuis le confort et la chaleur de leurs amphithéâtres, le soupçon d’hypocrisie n’est jamais loin. Bien peu, en réalité, seraient disposés à monter dans une machine à remonter le temps pour échanger leur existence contemporaine contre celle d’un âge révolu.
Le progrès a ceci de particulier qu’il tend à effacer ses propres traces, comme je le soulignais dans mes Sept lois du pessimisme. Les vaccins sont devenus si efficaces que nous avons oublié la brutalité des maladies qu’ils ont presque fait disparaître. La nourriture est désormais si abondante et si bon marché que nous ne savons plus ce que signifie réellement mourir de faim. La paix et la prospérité se sont à ce point banalisées que nous en venons à oublier que, pendant l’essentiel de l’histoire humaine, la norme fut la misère – et la guerre.
Nous sommes tous un peu comme le petit poisson de David Foster Wallace, qui se demande : « L’eau ? Qu’est-ce que c’est ? Je n’en ai jamais entendu parler. » La machine infiniment complexe de la modernité industrielle ronronne en permanence à l’arrière-plan, silencieuse et docile, jusqu’au jour où quelque chose se dérègle – et qu’il faut appeler le plombier. C’est précisément cette invisibilité qui fait sa force.
Comme le note Deb Chachra, professeure d’ingénierie, dans How Infrastructure Works, on peut définir l’« infrastructure » de la manière la plus simple – et la plus juste – qui soit : tout ce à quoi nous ne pensons pas.
Il suffit d’une télécommande pour actionner des turbines titanesques, situées pour certaines à des dizaines de kilomètres de là, et faire instantanément affluer des électrons jusque dans nos salons. D’un geste tout aussi banal, nous convoquons une eau propre, chimiquement traitée, sans cesse surveillée par des autorités bienveillantes. En quelques clics de souris, nous mobilisons un colosse logistique planétaire, qui achemine nos babioles favorites à bord de porte-conteneurs géants. Et d’une pression du doigt, nos excréments s’évanouissent hors de notre champ de conscience, entraînés dans le dédale des égouts et des stations d’épuration, afin que nous n’ayons plus jamais à y penser.
Hans Rosling, l’un des saints patrons du mouvement pour le progrès, aimait illustrer son invisibilité par des anecdotes tout à fait saisissantes. Comme celle de sa visite dans un hôpital privé du Kerala, en Inde. Son groupe attendait près de l’ascenseur une étudiante en retard et, alors qu’ils s’apprêtaient à appuyer sur le bouton, la jeune femme allait surgir dans le couloir et avancer sa jambe pour empêcher les portes de se refermer. Mais celles-ci ne se rouvrirent pas : elles prirent tout simplement sa cheville en tenaille et l’ascenseur commença à monter. Heureusement, l’hôte indien actionna à temps le bouton d’urgence, les portes se rouvrirent et l’incident s’acheva sans plus de drame.
C’est alors que l’Indien se tourna vers Rosling, interloqué : « Je n’ai jamais vu ça. Comment pouvez-vous admettre des personnes aussi stupides dans une formation médicale ? » Sauf que la jeune femme n’était pas stupide, elle était simplement partie du principe que tous les ascenseurs étaient équipés d’un capteur de sécurité rouvrant automatiquement les portes lorsqu’un obstacle les bloque. Une supposition forgée par son habitude du progrès – et que, en de telles circonstances, j’aurais sans doute faite moi aussi.
Bénédictions invisibles
Même lorsque nous faisons l’effort conscient de nous rappeler les bénédictions invisibles de la modernité, nous continuons à les sous-estimer. Vous pouvez contempler pendant des heures les graphiques de Our World in Data montrant le recul spectaculaire de la pauvreté et des maladies, jusqu’à en avoir les yeux qui piquent : cela demeure un savoir abstrait, statistique, qui ne s’imprime jamais tout à fait dans l’expérience vécue. À un certain niveau, même les partisans les plus convaincus du progrès tendent à le minimiser, tant les horreurs auxquelles nous avons échappé excèdent pour ainsi dire l’imaginable.
C’est précisément pour cette raison que je suis un grand amateur du blog The Grim Old Days (« Non, ce n’était vraiment pas mieux avant »), publié par Human Progress. Elle nous fait visiter, épisode après épisode, une véritable maison hantée de l’histoire humaine – maladies, famines, violences, souffrances ordinaires – tout en nous permettant de le faire depuis le confort d’un canapé, une tasse de latte macchiato à la main, préparé avec des ingrédients venus des quatre coins du monde.
Je lis des ouvrages sur le progrès humain depuis des années, et pourtant je continue de découvrir de nouvelles manières dont le passé se révélait plus abominable encore que je ne l’avais imaginé. Ainsi, un article consacré aux « pires remèdes universels » évoque l’engouement des débuts de l’ère moderne pour les cadavres réduits en poudre, les vapeurs de mercure inhalées, ou la réutilisation de « pilules éternelles » repêchées dans les latrines puis transmises comme de véritables trésors familiaux. Ou bien tentez de supporter le récit des famines médiévales, au cours desquelles des affamés éventraient des morts – ou des agonisants – afin d’« en extraire les entrailles pour remplir leur propre estomac ».
Que pouvons-nous donc faire pour combattre notre ignorance et notre tendance à sous-estimer les progrès accomplis ? La guerre en Ukraine a brutalement rappelé aux Européens le privilège de vivre sans conflit, ainsi que l’immense réussite du projet européen, qui a rendu la guerre entre États-nations du continent pratiquement inimaginable. Reste qu’on ne saurait évidemment déclencher une guerre de temps à autre dans le seul but de rendre palpable la valeur de la paix.
Certaines émissions de télévision cherchent à recréer, de manière immersive, l’expérience concrète de la vie avec les technologies rudimentaires des époques passées. L’un des tout premiers exemples – souvent considéré comme un précurseur de la télé-réalité – est la série de la BBC Living in the Past (1978), qui reconstituait un village de l’âge du fer où des volontaires « vivaient pendant un an, munis uniquement des outils, des cultures et du bétail disponibles à l’époque ». Parmi les autres expériences du genre, on peut citer Tales from the Green Valley (2005), dans laquelle historiens et archéologues vivaient et travaillaient dans une ferme galloise du XVIIᵉ siècle en n’utilisant que des outils et des méthodes d’époque, ou encore La maison de 1900, dont le titre est explicite.
Dans son récent ouvrage The Techno-Humanist Manifesto, Jason Crawford propose que l’éducation à la « culture industrielle » intègre des activités pratiques inspirées du monde préindustriel, afin d’offrir aux enfants une expérience directe de ce qu’était la vie avant l’avènement des technologies modernes. Pour rendre la leçon plus marquante, Crawford suggère même une pointe d’auto-mortification : « Ils pourraient essayer de passer une journée entière en ne mangeant que des aliments qu’ils ont eux-mêmes cultivés, en ne portant que des vêtements qu’ils ont eux-mêmes cousus, ou en ne s’éclairant qu’à la lumière de bougies qu’ils ont eux-mêmes fabriquées. »
Et pourtant, aussi utiles soient-elles, ces expériences pédagogiques ne font qu’effleurer la réalité de ce qu’était la vie d’autrefois. Comme l’a souligné Michael Magoon, si les producteurs de télévision cherchaient réellement à reconstituer les conditions de vie historiques, les participants seraient en permanence sous-alimentés, infestés de poux ou de ténias, édentés, transis de froid l’hiver, voués à mourir lentement de faim lors des mauvaises récoltes, contraints de vivre dans une puanteur permanente et de voir disparaître la moitié de leurs enfants.
Rien d’approchant, même de très loin, ne serait diffusable à la télévision – pas même dans les années 1970. Il ne s’agit, au fond, que d’un tourisme de la pauvreté sans danger. Résultat : le téléspectateur moyen en ressort probablement convaincu que la vie d’alors « n’était finalement pas si terrible », avec sa prétendue simplicité et son supposé sens de la communauté.
De la gratitude
J’ai grandi dans la religion catholique, en Flandre, et bien que je sois athée depuis une trentaine d’années – sans nourrir, par ailleurs, une estime particulière pour la religion –, j’ai conservé de cette éducation une valeur morale essentielle : la gratitude pour les bienfaits de l’existence. Avant chaque repas, surtout lorsque ma grand-mère, très pieuse, était présente, nous nous tenions par la main pour remercier le Seigneur de la nourriture posée sur la table. Cet esprit de gratitude, je l’ai toujours chéri.
Aujourd’hui, beaucoup d’entre nous semblent l’avoir perdu, engloutissant machinalement des produits frais et savoureux dont nos ancêtres n’auraient même pas osé rêver. Ma grand-mère catholique, elle, avait un sens aigu de cette gratitude : elle avait connu le rationnement pendant la Seconde Guerre mondiale.
Le philosophe Daniel Dennett a signé un essai magnifique, intitulé Thank Goodness (Dieu merci), après s’être remis d’un double pontage coronarien. Il y exprimait sa gratitude profonde envers la médecine moderne, le dévouement des médecins et des infirmières, ainsi qu’envers l’assurance maladie et les systèmes de santé.
Si vous êtes athée et que l’idée de remercier un être surnaturel pour votre nourriture ne vous parle pas, pourquoi ne pas adresser votre reconnaissance à l’ingéniosité humaine – sous la forme d’une prière laïque ? Aux inventeurs des chaînes de montage, des engrais de synthèse, des moteurs diesel ou des porte-conteneurs. Remerciez la main invisible du marché plutôt qu’un créateur invisible.
Comme l’écrit Michael Magoon : « Mieux comprendre comment nos ancêtres ont bâti le progrès et su le maintenir peut éveiller un profond sentiment de gratitude. Ils ont peiné sans relâche, et nous vivons tous aujourd’hui des fruits de leurs efforts. »
Regardez une simple pile d’ananas au supermarché avec le regard de quelqu’un vivant il y a quelques siècles. Il n’y a pas si longtemps, l’ananas était en Europe une curiosité exotique, si coûteuse qu’on l’exhibait comme un objet de luxe plutôt que de le manger et, même, on le louait à l’heure. Un temps, il a même suscité une véritable fascination chez les architectes, au point que sa forme servait à décorer aussi bien des trophées sportifs que des cathédrales. Aujourd’hui, nous sommes devenus si blasés que nous achetons des ananas déjà découpés dans des salades de fruits, sans même y prêter attention.
Même en 1989, Boris Eltsine, alors en visite aux États-Unis avec une délégation soviétique, allait entrer dans un supermarché Randalls à Houston – et en ressortir bouleversé. L’abondance des rayons, la diversité des produits, leurs prix accessibles : tout le frappa de plein fouet. À Moscou, rien de tel n’existait ; la pénurie y était la norme, tout comme les interminables files d’attente pour se nourrir. Plus tard, dans son autobiographie, Eltsine reviendra sur cet épisode décisif, qu’il décrira comme un véritable choc existentiel.
« Quand j’ai vu ces rayons remplis de centaines, voire de milliers de boîtes de conserve, de cartons et de marchandises en tout genre, j’ai éprouvé pour la première fois un profond désespoir pour le peuple soviétique. Comment un pays aussi riche que le nôtre avait-il pu sombrer dans une telle pauvreté ? C’est terrible d’y penser. »
On peut supposer que ce choc s’est, avec le temps, émoussé – y compris pour Boris Eltsine, après la chute du Mur. Mais avec un minimum d’imagination, il nous est encore possible de regarder les étagères de nos supermarchés à travers ses yeux – et d’éprouver, durablement, une gratitude à la hauteur de ce que nous devons à la technologie moderne et au capitalisme.
(Le Point, 30 décembre 2025)