Chaleur mortelle : pourquoi l’Europe refuse encore la clim

Petite devinette : sur quel continent meurt-on le plus de la chaleur, rapporté à la population ? Réponse : très loin devant les autres, c’est l’Europe qui décroche ce titre peu enviable. Pour le seul été 2022, plus de 61 000 Européens ont succombé à la canicule.

Au cas où vous auriez quelques lacunes en géographie : non, l’équateur ne traverse pas Bruxelles. Grâce à sa latitude septentrionale, l’Europe connaît en réalité moins de journées de chaleur extrême que quasiment toutes les autres régions habitées de la planète. Comment peut-elle, dans ces conditions, afficher le pire bilan en matière de mortalité liée à la chaleur ?

Une partie de l’explication tient évidemment à la démographie. L’Europe possède l’une des populations les plus vieilles du monde, et les personnes âgées sont beaucoup plus vulnérables aux températures élevées. Sauf que l’âge n’explique qu’une faible part de l’écart. On compte aussi beaucoup de cheveux blancs aux États-Unis et davantage encore au Japon. Pourtant, dans ces deux pays, le risque de mourir de la chaleur reste nettement plus faible.

Le continent qui meurt de chaud

La véritable explication tient dans ces cinq syllabes sur lesquelles l’Europe détourne obstinément les yeux : cli-ma-ti-sa-tion. Sur l’ensemble du continent, seuls 20 % environ des foyers disposent d’un système de climatisation, contre près de 90 % aux États-Unis et plus de 90 % au Japon.

Quiconque doute du lien de causalité peut se tourner vers les archives historiques. L’économiste Alan Barreca a montré qu’aux États-Unis, le risque de mourir lors d’une journée de chaleur extrême a chuté d’environ 75 % au cours du XXe siècle – une baisse qui accompagne la diffusion massive de la climatisation après 1960.

Au Texas, où les températures estivales dépassent allègrement et régulièrement les 40 °C, les risques de succomber à des températures caniculaires sont à peine supérieurs à ceux d’un jour ordinaire. À Paris ou Amsterdam, en revanche, où les autorités déclenchent l’alerte canicule dès un modeste 27 °C, le risque est nettement plus élevé.

Et la chaleur ne frappe pas seulement les personnes âgées. Pour chaque degré au-dessus de 25 °C, nos performances cognitives diminuent d’environ 2 %. Quand les synapses ralentissent, l’activité économique finit, elle aussi, par virer léthargique. Lee Kuan Yew, l’architecte du Singapour moderne, s’est un jour vu demander le secret du miracle économique de cette cité-État tropicale. Sa réponse tenait, aussi, en nos cinq syllabes. Dans la climatisation, il voyait l’une des grandes inventions de l’histoire. En gardant la chaleur à l’extérieur, Singapour pouvait rester productive toute l’année.

Dès lors, pourquoi l’Europe regimbe-t-elle à une technologie que le reste du monde développé – et une bonne partie du monde en développement – tient désormais pour indispensable ? La réponse relève autant de l’histoire que de la culture. L’Europe du Nord, en particulier, avec son climat frais et ses saisons relativement tempérées, n’a longtemps guère eu besoin de climatisation.

Sauf que cette excuse ne tient plus vraiment. Le fond du problème est ailleurs : dans une sensibilité idéologique, plus ancrée en Europe qu’ailleurs, qui voudrait que « moins, c’est mieux », et qui assimile la climatisation à un luxe décadent – un caprice de Yankees gaspilleurs, avec leurs 4×4 obèses et leurs piscines privées.

Que ce réflexe soit particulièrement répandu chez les progressistes européens n’en est que plus déroutant. La gauche d’autrefois, celle de Karl Marx ou de Sylvia Pankhurst, rêvait d’abondance universelle et dénonçait la morale de la pénurie. Elle voulait que les masses accèdent aux conforts jadis réservés aux riches, non qu’elles les rationnent au nom de la nature ou de la vertu. Notre évangile vert de la sobriété inverse cette aspiration : c’est désormais le confort lui-même qui devient suspect.

Luxe coupable

Dans les faits, on demande à tous les Européens, quel que soit leur âge, de serrer les dents et de transpirer en attendant. En période de canicule, la France préfère fermer ses écoles plutôt que de les équiper de dispositifs dont on sait qu’ils améliorent la concentration et l’apprentissage. Dans le canton de Genève, en Suisse, installer un climatiseur exige un certificat médical. Lors de la récente crise énergétique, l’Espagne et l’Italie ont interdit aux bâtiments publics de descendre sous les 27 °C – une température déjà suffisante pour amputer vos performances cognitives de 5 %.

Une réticence qu’on pourrait dire montée en série dans la réglementation européenne. Dans bien des pays, un climatiseur classique dégrade la note énergétique d’un bâtiment. Avec un résultat parfaitement prévisible : propriétaires et bailleurs renoncent à en installer, quand ils ne démontent pas tout simplement ceux déjà mis en place.

Les gens qui se retrouvent sans climatisation intégrée se rabattent alors sur des appareils mobiles, peu efficaces, qui imposent de laisser passer l’air extérieur et peinent à réduire la température. J’en ai un moi-même : un caisson bruyant, flanqué d’un gros tuyau enfoncé à travers un manchon de tissu bringuebalant fixé à ma fenêtre. L’équivalent thermodynamique de passer la serpillière avec le robinet ouvert, mais telle est la route que la réglementation européenne m’a fait prendre.

Cette aversion pour la climatisation aura gagné jusqu’aux plus hautes sphères de l’administration européenne. Dans ses recommandations publiques contre la chaleur, l’Organisation mondiale de la santé ne mentionne la climatisation qu’au détour d’une phrase et comme à regret : « Bon, si vraiment vous devez utiliser la climatisation… » Dans son communiqué sur les 175 000 décès liés chaque année à la chaleur dans la région européenne de l’OMS, elle ne dit pas un mot du refroidissement artificiel. À la place, les citoyens se voient conseiller de tirer les rideaux et de boire suffisamment d’eau, comme si nous étions encore en 1955.

Un rapport de 200 pages de l’OMS sur la prévention des effets de la chaleur ne consacre qu’une seule page, et visiblement à contrecœur, à la climatisation, tout de suite suivie par deux pages et demie sur ses « inconvénients ». Les journalistes et les universitaires ne font guère mieux. Un long article sur les décès liés à la chaleur, publié dans un journal belge, aura trouvé la place pour parler de projections climatiques spéculatives sur les canicules jusqu’en 2100 ou sur des demi-mesures comme l’arrachage du revêtement routier, mais sans rien dire du tout sur cette technologie qui sauve des vies, et que Lee Kuan Yew avait encensée.

L’OMS regarde ailleurs

C’est une technophobie qui tue, comme le relève la data scientist Hannah Ritchie dans son livre Not the End of the World (traduit en français aux Arènes, par Julia Couvret-Donadieu, sous le titre Première génération – Comment nous pourrions être les premiers à construire un monde durable, NdT). En 2020 et 2021, les gouvernements occidentaux ont dépensé des milliards pour protéger les personnes âgées de la mort par Covid. Mais pourquoi refuse-t-on à ce même groupe vulnérable une pièce fraîche pendant une vague de chaleur ? L’objection réflexe – les émissions de carbone – ne résiste pas aux chiffres. À mesure que les économies riches décarbonent leurs réseaux électriques, elles ont déjà commencé à découpler croissance et émissions. Rappelons surtout que l’Européen moyen consomme bien plus de CO2 pour se chauffer en hiver que pour se rafraîchir en été. Sauf qu’aucun responsable politique ne songerait à plafonner le chauffage à 15 °C en plein hiver, ni à dénoncer le chauffage central comme un luxe décadent réservé aux petites natures.

Et pourtant, malgré cette asymétrie morale, même le chauffage n’échappe pas tout à fait aux moralistes, comme le montrent des rituels embarrassants tels que la « Journée du gros pull » aux Pays-Bas. Le fil conducteur est une version allégée du credo décroissant : l’idée que la consommation d’énergie serait une forme de péché, dont nous devrions nous repentir et qu’il faudrait réduire autant que possible. Jusqu’aux années 1960, responsables politiques et services publics promettaient une ère où l’énergie serait « trop bon marché pour être mesurée ».

Péché énergétique

Aujourd’hui, Shell, Engie et EDF achètent des espaces publicitaires pour exhorter leurs clients à consommer moins de leurs propres produits, en colportant des slogans du type : « l’énergie la plus propre est celle que l’on ne consomme pas ». Étrange pudeur commerciale, pour des entreprises privées, que de conseiller à leurs clients d’acheter moins de ce qu’elles vendent – et qui ne prend tout son sens qu’à la lumière de la doctrine européenne de la pénitence laïque.

Les solutions pratiques face à la chaleur mortelle sont pourtant simples : faire comme les Américains. Réformer les classements énergétiques afin qu’ils cessent de pénaliser les climatiseurs. Simplifier les procédures d’autorisation pour les systèmes intégrés. Rénover toutes les maisons de retraite et tous les services hospitaliers. Ouvrir des centres de rafraîchissement accessibles au public. Et accélérer le développement d’une électricité propre et fiable – car un Français installé dans une spacieuse villa climatisée, alimentée par le nucléaire, émet toujours moins de carbone qu’un ascétique Allemand branché sur son réseau au charbon. La gestion du réseau compte davantage que l’autoflagellation.

Mais tout cela ne traite que les symptômes. La tâche la plus difficile consiste à changer de mentalité : cesser de voir dans l’énergie une faute à expier. L’énergie est la ressource par excellence, celle qui donne accès à presque toutes les autres. Toute l’histoire de l’humanité est celle d’une maîtrise croissante de l’énergie pour améliorer nos vies et tenir à distance les forces meurtrières de la nature. Mépriser l’énergie, c’est mordre la main qui vous nourrit.

Ce qui m’amène à cette autre petite devinette : quel continent enregistre le plus grand nombre de décès liés au froid ? Ce n’est ni l’Europe ni l’Amérique du Nord, mais l’Afrique. C’est la prospérité qui nous permet de nous adapter – à la chaleur comme au froid – et c’est précisément cette adaptation qui nous protège d’une nature inhospitalière.

(Le Point, 25 juin 2026)